Ça fait débat avec Wathi

RFI

Toutes les semaines, RFI s’arrête sur les grands dossiers africains avec le laboratoire d’idées Wathi. Trois minutes pour se poser, examiner les enjeux et les solutions, en s’appuyant sur les débats citoyens initiés par ce groupe de réflexion. Une chronique présentée par Alexis Guilleux.

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Faire face aux fragilités sécuritaire, politique, économique et éducative par temps d’incertitudes
Jul 30 2022
Faire face aux fragilités sécuritaire, politique, économique et éducative par temps d’incertitudes
Vous avez participé, les 20 et 21 juillet derniers, à la conférence annuelle sur la paix et la sécurité en Afrique, APSACO, organisée par le think tank marocain Policy Center for the New South. Il a été question d’incertitudes et d’États fragiles, thème spécifique sur lequel vous vous êtes exprimé… En effet. Cette conférence organisée par le Policy Center à Rabat promeut la prise de parole par des voix africaines diverses sur des sujets africains mais aussi globaux. On n’a pas échappé bien sûr à des échanges sur les conséquences de la guerre en Ukraine. Le contexte géopolitique mondial actuel souligne de manière spectaculaire les fragilités et les incertitudes partout dans le monde.  Il suffit d’observer les voyages répétés de chefs d’État ou de gouvernement de pays européens dans tous les pays qui disposent de potentiels importants d’exportation de gaz pour se rendre compte de l’angoisse énergétique chez les pays riches, où on a longtemps assez bien caché le coût énergétique et climatique réel du confort.  Pas de doute donc sur le fait que la fragilité n’est pas une exclusivité africaine, mais il ne faut pas se faire d’illusion non plus : face à la fragilité et aux incertitudes, ce qui fait la différence, ce sont les marges de manœuvre diplomatique, financière, monétaire et militaire des États et donc les forces et les faiblesses relatives des États. C’est aussi leur capacité à construire des consensus politiques minimaux internes sur les enjeux vitaux. Et c’est sur ce terrain-là que les pays africains affichent un degré de fragilité et de faiblesse très préoccupant.  Vous avez mis l’accent sur plusieurs dimensions et manifestations de la fragilité en Afrique de l’Ouest en particulier, en insistant sur la fragilité sécuritaire Tout à fait. On a beau souhaiter donner une image positive de notre partie du monde mais il serait irresponsable de ne pas alerter sur le risque que la situation sécuritaire dans cinq ans soit beaucoup plus dégradée qu’aujourd’hui. J’ai rappelé à Rabat que l’extension du champ géographique de la violence en Afrique de l’Ouest au cours des dix dernières années a été spectaculaire. Personne n’avait anticipé qu’on en serait là au Burkina Faso et au Mali avec ce que cela implique pour les pays côtiers obligés de se lancer à leur tour dans le rééquipement précipité et forcément coûteux de leurs forces armées.  On oublie souvent dans les cercles francophones la dynamique tout aussi inquiétante du Nigeria, pourtant décisif pour les perspectives de sécurité régionale. Le bilan du président Buhari à la fin de ses deux mandats sera bien maigre, pour être aimable. Il suffit d’observer la banalisation de la violence, le cycle de règlements de comptes meurtriers, le business des kidnappings dans plusieurs États de la fédération. Il faut ajouter à cela la stabilité politique précaire de plusieurs pays d’Afrique centrale, où les présidences qui paraissent éternelles augurent de transitions incertaines et dangereuses.  Et vous avez aussi établi un lien qui est selon vous explicite et négligé entre fragilités sécuritaire, politique et économique et fragilité des systèmes éducatifs...  Tout à fait. C’est ce qu’on fait dans le domaine de l’éducation dans le sens le plus large du terme, qui fait le lien entre hier et aujourd’hui, entre aujourd’hui et demain. C’est ce qu’on met dans la tête des enfants et des jeunes comme savoirs, comme savoir-faire, comme savoir-être. Les comportements et les capacités des militaires comme les civils, des gouvernants et des gouvernés, sont tous le résultat de la manière dont leurs esprits ont été façonnés par l’éducation. On ne peut pas comprendre la faiblesse actuelle de nombre d’États, l’effritement de la cohésion intercommunautaire, la pénétration facile des groupes armés, les dérives des soldats qui commettent des exactions, sans interroger les systèmes d’éducation.  La fragilité éducative est un amplificateur des crises que nous connaissons. Une large partie des populations, et notamment les jeunes, sont nourris quotidiennement de fausses informations, de fausses images, de fausses vidéos, d’opinions d’influenceurs redoutablement efficaces dans le business de la désinformation. Tout cela fragilise encore davantage nos sociétés en attaquant les bases du raisonnement et de la réflexion. C’est un défi qui s’ajoute à tous les autres et qui n’est pas le moins redoutable.  Tous les panels de la conférence sont accessibles ici
Faire face aux fragilités sécuritaire, politique, économique et éducative par temps d’incertitudes
Jul 30 2022
Faire face aux fragilités sécuritaire, politique, économique et éducative par temps d’incertitudes
Vous avez participé, les 20 et 21 juillet derniers, à la conférence annuelle sur la paix et la sécurité en Afrique, APSACO, organisée par le think tank marocain Policy Center for the New South. Il a été question d’incertitudes et d’États fragiles, thème spécifique sur lequel vous vous êtes exprimé… En effet. Cette conférence organisée par le Policy Center à Rabat promeut la prise de parole par des voix africaines diverses sur des sujets africains mais aussi globaux. On n’a pas échappé bien sûr à des échanges sur les conséquences de la guerre en Ukraine. Le contexte géopolitique mondial actuel souligne de manière spectaculaire les fragilités et les incertitudes partout dans le monde.  Il suffit d’observer les voyages répétés de chefs d’État ou de gouvernement de pays européens dans tous les pays qui disposent de potentiels importants d’exportation de gaz pour se rendre compte de l’angoisse énergétique chez les pays riches, où on a longtemps assez bien caché le coût énergétique et climatique réel du confort.  Pas de doute donc sur le fait que la fragilité n’est pas une exclusivité africaine, mais il ne faut pas se faire d’illusion non plus : face à la fragilité et aux incertitudes, ce qui fait la différence, ce sont les marges de manœuvre diplomatique, financière, monétaire et militaire des États et donc les forces et les faiblesses relatives des États. C’est aussi leur capacité à construire des consensus politiques minimaux internes sur les enjeux vitaux. Et c’est sur ce terrain-là que les pays africains affichent un degré de fragilité et de faiblesse très préoccupant.  Vous avez mis l’accent sur plusieurs dimensions et manifestations de la fragilité en Afrique de l’Ouest en particulier, en insistant sur la fragilité sécuritaire Tout à fait. On a beau souhaiter donner une image positive de notre partie du monde mais il serait irresponsable de ne pas alerter sur le risque que la situation sécuritaire dans cinq ans soit beaucoup plus dégradée qu’aujourd’hui. J’ai rappelé à Rabat que l’extension du champ géographique de la violence en Afrique de l’Ouest au cours des dix dernières années a été spectaculaire. Personne n’avait anticipé qu’on en serait là au Burkina Faso et au Mali avec ce que cela implique pour les pays côtiers obligés de se lancer à leur tour dans le rééquipement précipité et forcément coûteux de leurs forces armées.  On oublie souvent dans les cercles francophones la dynamique tout aussi inquiétante du Nigeria, pourtant décisif pour les perspectives de sécurité régionale. Le bilan du président Buhari à la fin de ses deux mandats sera bien maigre, pour être aimable. Il suffit d’observer la banalisation de la violence, le cycle de règlements de comptes meurtriers, le business des kidnappings dans plusieurs États de la fédération. Il faut ajouter à cela la stabilité politique précaire de plusieurs pays d’Afrique centrale, où les présidences qui paraissent éternelles augurent de transitions incertaines et dangereuses.  Et vous avez aussi établi un lien qui est selon vous explicite et négligé entre fragilités sécuritaire, politique et économique et fragilité des systèmes éducatifs...  Tout à fait. C’est ce qu’on fait dans le domaine de l’éducation dans le sens le plus large du terme, qui fait le lien entre hier et aujourd’hui, entre aujourd’hui et demain. C’est ce qu’on met dans la tête des enfants et des jeunes comme savoirs, comme savoir-faire, comme savoir-être. Les comportements et les capacités des militaires comme les civils, des gouvernants et des gouvernés, sont tous le résultat de la manière dont leurs esprits ont été façonnés par l’éducation. On ne peut pas comprendre la faiblesse actuelle de nombre d’États, l’effritement de la cohésion intercommunautaire, la pénétration facile des groupes armés, les dérives des soldats qui commettent des exactions, sans interroger les systèmes d’éducation.  La fragilité éducative est un amplificateur des crises que nous connaissons. Une large partie des populations, et notamment les jeunes, sont nourris quotidiennement de fausses informations, de fausses images, de fausses vidéos, d’opinions d’influenceurs redoutablement efficaces dans le business de la désinformation. Tout cela fragilise encore davantage nos sociétés en attaquant les bases du raisonnement et de la réflexion. C’est un défi qui s’ajoute à tous les autres et qui n’est pas le moins redoutable.  Tous les panels de la conférence sont accessibles ici
Zone industrielle et diversification économique au Bénin: des ambitions, des promesses et des défis
Jul 23 2022
Zone industrielle et diversification économique au Bénin: des ambitions, des promesses et des défis
Vous avez organisé le 7 juillet une table ronde virtuelle sur la zone industrielle de Glo-Djigbé, du nom d’une localité béninoise située à 45 km de Cotonou. L’occasion de parler de manière générale des zones économiques spéciales, très prisées par beaucoup de pays africains pour tenter d’attirer des investisseurs dans l’industrie. Cette table ronde a été l’occasion d’un partage d’informations sur ce projet de zone industrielle dont l’ambition est sans précédent au Bénin en termes de taille, de création d’emplois attendue et d’impulsion économique. Bien que la mise en œuvre soit bien engagée, beaucoup de Béninois se posaient encore la question de la réalité de ce projet dans un pays où beaucoup de maquettes de grands projets sont demeurées à l’état de maquettes. Le débat en ligne a permis à Laurent Gangbes, le directeur général de l’Agence de promotion des investissements et des exportations du Bénin, de présenter avec beaucoup de précision les données concernant la zone industrielle, les infrastructures critiques mises à la disposition des entreprises qui s’installeront dans la zone, notamment l’énergie, l’eau, la fibre optique pour un internet rapide, les routes permettant de convoyer les matières premières agricoles, coton, noix de cajou, ananas, soja, par exemple, et d’évacuer les produits qui sortiront de la zone vers le port.  L’atout fondamental d’une zone économique spéciale est, il faut le rappeler, la concentration dans un lieu donné d’infrastructures, de facilités, qui permettent aux entreprises de bénéficier d’un environnement particulièrement favorable pour leur activité. Laurent Gangbes a d’ailleurs expliqué que c’est précisément ce manque d’infrastructures cruciales qui a empêché une expérience antérieure, la zone industrielle de Sémè-Kpodji, d’être un succès, malgré sa proximité géographique avec le Nigeria, son immense marché et son offre potentielle d’investisseurs. Vous avez cependant rappelé que les zones économiques spéciales ne sont pas une panacée et que les études sur leur effet d’entraînement sur les économies nationales concluent à un impact mitigé. Tout à fait. Les zones économiques spéciales (ZES) sont très prisées en Afrique comme en Asie et en Amérique latine. On est passé de 3 000 zones économiques spéciales en 2001 à 5400 en 2017 au niveau mondial. En Afrique, le nombre de zones économiques spéciales est passé de 155 en 2006 à 237 en 2020. Pourtant, lorsqu’on examine les évaluations de ces zones par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), le bilan est mitigé. Plus de la moitié des ZES ne réussissent pas à attirer les investissements espérés. Ce qui est plutôt rassurant par rapport au projet de Glo-Djigbé au Bénin, c’est la conscience qui nous a paru claire, de la part de l’agence gouvernementale, des écueils à éviter et des erreurs à ne pas commettre. Le projet qui est bien avancé suscite clairement beaucoup d’espoir, notamment de la part des jeunes sans emploi stable et rémunérateur. Oui, nos deux autres invités, Madame Sonon Blanche, qui préside le conseil d’administration de Social Watch Bénin, organisation de la société civile engagée dans le contrôle citoyen de l’action publique et le Dr Jean-Luc Houngbéme, économiste-chercheur, ont tous les deux salué l’ambition incarnée par ce projet. À l’échelle de l’économie béninoise, les perspectives sont intéressantes.  500 jeunes sont déjà dans les centres de formation aux métiers du textile, pour fournir la main d’œuvre à 29 entreprises attendues dans ce secteur. C’est évidemment peu en comparaison avec les dizaines de milliers de jeunes en recherche d’emplois et de revenus décents et prévisibles, mais c’est un début qui devrait redonner de l’intérêt pour la formation professionnelle, et les besoins de main d’œuvre devraient s’accroître significativement au fil du temps et dans toutes les autres chaînes de valorisation des produits agricoles.  Il est essentiel de rester vigilant quant au modèle de gouvernance de la zone et au respect des engagements pris autant par l’État que par le partenaire stratégique du projet, le groupe Arise qui pilote de nouvelles zones industrielles au Gabon et au Togo. Il faudra aussi gérer les attentes, rappeler qu’il n’y a pas de recette miraculeuse pour transformer une économie nationale et que les zones économiques spéciales ne peuvent pas se substituer à des politiques publiques destinées à l’ensemble du territoire et des populations d’un pays. Liens : La table ronde virtuelle sur la zone industrielle de Glo-Djigbé au Bénin Guide sur les zones économiques spéciales en Afrique, CNUCED, 2021
Entre poser les bases d’un nouveau Mali ou confisquer le pouvoir, le moment de choisir
Jul 16 2022
Entre poser les bases d’un nouveau Mali ou confisquer le pouvoir, le moment de choisir
Le 29 juin dernier, le président de la transition Assimi Goïta a nommé les membres d’une commission chargée d’élaborer un avant-projet de loi portant Constitution de la République du Mali avec un délai de deux mois. Gilles Yabi, si vous estimez que le Mali a besoin de réformes institutionnelles et politiques profondes, vous avez des doutes sur la direction empruntée en ce moment… Dans une tribune que j’avais écrite en août 2020, je rappelais que le Mali de 2020 n’était ni la Suède, ni le Canada, ni le Ghana, ni le Botswana ou le Cap-Vert, que c’était un pays en crise profonde qui avait besoin de « construire, avec ce qu’il a aujourd’hui comme ressources humaines mobilisables, un nouvel État efficace et bienveillant ainsi qu’un nouveau système politique démocratique ». Et cet agenda n’était pas compatible avec l’exigence d’une transition focalisée sur l’organisation d’élections le plus vite possible. Évidemment cette analyse peut aussi bien être défendue de bonne foi par ceux qui souhaitent un Mali qui emprunte le chemin de la convalescence que récupérée par ceux qui souhaitent une transition la plus longue possible pour profiter du pouvoir, s’enrichir à grande vitesse et éventuellement créer les conditions pour demeurer au pouvoir après la transition. Rien ne permet à priori de savoir, au sein du cercle dirigeant à Bamako, qui croit à un agenda de réformes et qui est là juste pour changer de manière spectaculaire le niveau de confort matériel de sa famille. Mais on n’a pas l’impression que le chantier de l’élaboration d’une nouvelle constitution se situe très haut dans la liste des priorités des autorités.  Vous publiez depuis quelques semaines sur vos pages sur les réseaux sociaux les pistes d’action proposées par Wathi en 2018 en matière de changements constitutionnels en Afrique de l’Ouest. Vous rappelez la nécessité d’avoir de l’ambition lorsqu’on a l’occasion de rédiger une nouvelle Constitution et de faire preuve d’audace et de créativité… Oui. Franchement, en observant les pratiques politiques, le dysfonctionnement des institutions, les collusions entre les acteurs politiques et les acteurs économiques dominants, et en regardant la situation sécuritaire, économique et sociale aujourd’hui dans beaucoup de pays de la région et pas seulement au Mali, je ne vois pas comment les systèmes politiques tels qu’ils sont organisés par les Constitutions actuelles permettront de remettre la poursuite de l’intérêt général au cœur de l’action politique. Les pays de la région ont besoin de démocratie substantielle et ont aussi un besoin vital d’État fonctionnel. Ils ont besoin de cadres institutionnels capables de les préserver des catastrophes sécuritaires, économiques et sociales, même lorsque se retrouvent à leur tête des chefs d’État démocratiquement élus qui se révèlent désastreux, par incapacité ou parce que le bien-être de la population n’est pas leur souci principal. Il faut reconnaître que dans les contextes qui sont les nôtres, même des élections propres auront peu de chance d’aboutir à des changements significatifs dans la gouvernance publique. Le Mali, comme les pays francophones de la région, doivent avoir l’ambition de rompre avec les constitutions molles qui proclament des principes généraux et font l’hypothèse que les acteurs politiques ne les violeront pas allégrement. Les Constitutions sont cruciales non seulement pour affirmer les grands principes et les choix sociétaux fondamentaux, mais aussi pour encadrer strictement les décisions des gouvernants, des élus et de tous ceux qui exercent une fonction publique par un ensemble cohérent d’institutions et de règles. Les textes constitutionnels du Mali et des autres pays de la région doivent avoir comme objectif explicite d’empêcher l’ancrage définitif de pratiques politiques toxiques qui sapent la confiance dans les systèmes politiques démocratiques. Vous craignez que cette ambition de refondation des institutions ne soit pas celle des dirigeants de la transition au Mali ?       On ne peut pas reprocher aux autorités maliennes d’être surtout présentes sur le terrain de l’affirmation de la souveraineté de l’État malien, mais la bataille pour la souveraineté à coups de communiqués ne suffira pas à restaurer la sécurité sur l’ensemble du territoire, à relancer l’économie, à poser les jalons du Mali nouveau, le fameux « Mali koura » rêvé par les jeunes. Cela devrait passer par un véritable débat public structuré sur la future constitution du pays. Lien vers les publications de WATHI sur les réformes politiques et institutionnelles : ► Constitutions ► Covid-Gouvernance Politique
Guinée et Burkina Faso: comment tourner en rond et dans le vide
Jul 9 2022
Guinée et Burkina Faso: comment tourner en rond et dans le vide
Avec Wathi, deux actualités cette semaine en Guinée et au Burkina Faso, deux pays en transition dirigés par des militaires. Et une forme de sidération en raison de la banalisation de la violence et du mépris de la justice. Difficile de rester mesuré lorsqu’on voit un pays comme la Guinée tourner en rond depuis au moins deux décennies, avec des cycles politiques marqués par une constante : la brutalité des forces de sécurité à l’égard des civils avec plusieurs dizaines de morts et des centaines de blessés sous les militaires Lansana Conté et Moussa Dadis Camara comme sous le président civil Alpha Condé. Sous le colonel Mamady Doumbouya, qui a renversé son mentor, Alpha Condé, la période des espoirs de changement dans le rapport entre les gouvernants et les citoyens est déjà bien révolue. Les images de l’arrestation violente de trois responsables du FNDC, le Front national pour la défense de la Constitution, le 5 juillet, se passent de longs commentaires. Rien ne peut justifier que des policiers donnent des coups et traînent au sol des acteurs d’un mouvement citoyen alors qu’ils venaient de commencer une conférence de presse. Arrêtés et placés en détention, les responsables du FNDC ont comparu hier vendredi devant la justice guinéenne, accusés d’outrage à magistrat et d’injures publiques. Ils ont été acquittés et remis en liberté à l’issue du procès. Mais ce jugement ne change rien au caractère inacceptable de la brutalité des forces de sécurité et sur ce que cela indique sur l’orientation du régime de transition en place à Conakry. RFI : vous dites que comme pour les précédents régimes, l’option choisie par la junte est celle de faire taire toutes les voix contestataires…  Il s’agit de montrer à tous ceux qui ne veulent pas s’aligner sur les positions et les intérêts des hommes forts actuels de Conakry qu’ils peuvent être bastonnés au vu et au su de tout le monde, en présence des caméras des journalistes venus à une conférence de presse et qu’ils peuvent être écroués et passer des jours, ou des mois en détention dans des conditions abjectes. Le Front national pour la défense de la Constitution est un des rares mouvements qui est resté constant dans sa lutte depuis sa création justifiée par l’opposition au forcing constitutionnel d’Alpha Condé pour rester au pouvoir après ses deux mandats. S’il n’y avait pas eu ce troisième mandat, la Guinée ne serait très probablement pas dans sa situation actuelle, celle d’une transition dont certains des animateurs étaient publiquement des défenseurs de la manipulation constitutionnelle du président déchu. Ce que j’ai vu en Guinée depuis la fin des années Conté, ce sont les changements, toute honte bue, de casquettes, de vestes, de discours de la part d’acteurs politiques et de la société civile, renonçant à tous les principes face à l’opportunité de profiter eux aussi pendant un an, deux ans ou juste quelques mois des privilèges matériels auxquels donne accès le soutien actif au pouvoir en place. Tous ceux qui résistent à l’instar desartistes qui ne courent pas derrière des nominations ou des marchés publics, agacent et peuvent se faire malmener. Vous faites aussi un lien avec l’actualité au Burkina Faso dominée par le retour pendant quelques jours de l’ancien président Blaise Compaoré dans son pays malgré sa condamnation à perpétuité par la justice et sur invitation des autorités de transition à une réunion d’anciens chefs d’État. Quel est ce lien ?  Le lien, c’est la négation désormais flagrante et assumée de tout principe, de toute limite dans les abus de pouvoir. On ne fait même plus semblant de croire à quelques principes et aux symboles. Le lien, c’est aussi ce que cela ouvre comme perspective en Guinée comme au Burkina Faso : si ceux qui gouvernent et ceux qui les soutiennent continuent à nourrir l’injustice et l’impunité, à accepter qu’on tabasse à l’envi des citoyens non armés, à obstruer l’avenir des jeunes, faut-il s’attendre à plus ou à moins de violence et de désordre dans les mois et les années à venir ?
Les jeunes migrants africains sont des êtres humains comme les autres
Jul 2 2022
Les jeunes migrants africains sont des êtres humains comme les autres
Vous réagissez à ce nouveau drame de la migration intervenu lors d’une tentative massive de migrants africains de franchir la haute clôture grillagée séparant l’enclave espagnole de Melilla de la ville frontalière marocaine de Nador. Selon les autorités marocaines, 23 migrants ont péri et 140 policiers ont été blessés. Oui, des morts, un bilan officiel qui reste contesté par d’autres sources. Des morts dont on ne sait toujours pas exactement si elles ont été provoquées par les chutes, les bousculades, ou par les coups et la répression brutale des forces de sécurité. Ce qui est certain, c’est qu’on a vu aussi des vidéos circuler largement qui témoignent de comportements violents totalement inacceptables de policiers marocains, marchant sur des hommes empilés les uns sur les autres, frappant certains d’entre eux avec des matraques. Ces images sont insupportables et ce qu’elles évoquent pour des populations africaines noires est aussi insupportable. Et lorsque les auteurs de ces traitements indignes sont d’un autre pays africain qui investit beaucoup dans la relation politique, économique et culturelle avec ses voisins du sud, le malaise est réel. Le Maroc a rejoint l’Union africaine, a même postulé il y a quelques années à l’entrée dans la Cédéao, et le Maroc déploie une stratégie africaine remarquable de pragmatisme, avec un accent autant sur l’économie que sur les savoirs et l’éducation. Il faut aujourd’hui que les élites politiques, économiques et intellectuelles du royaume s’attaquent aussi à la difficile mais nécessaire entreprise de démantèlement de tout ce qui ressemble à du racisme dans la société. Les jeunes Africains noirs non diplômés lancés sur les routes migratoires sont des êtres humains qui ont des droits comme tous les autres. Vous estimez cependant que les politiques migratoires européennes, tout comme l’intérêt limité des gouvernants des pays d’origine des migrants pour la vie de leurs enfants, sont aussi au cœur de ces drames récurrents en mer, dans le désert, en Libye ou à Ceuta et Melilla Oui bien sûr. Les morts qui se comptent par milliers chaque année sur les routes de la migration sont la double conséquence de l’incapacité à convaincre les jeunes des pays d’origine qu’ils ont un avenir immédiat chez eux, et des politiques migratoires incohérentes et parfois cyniques des pays européens. Rappelons cependant que les migrations sont une constante dans l’histoire de l’humanité et que l’analyse scientifique des migrations depuis des décennies donne des clés de compréhension valables pour toutes les régions du monde. Les migrants africains réagissent aux mêmes signaux que les migrants mexicains, libanais, vietnamiens, irlandais ou italiens, à des époques correspondant à des contextes évidemment différents. Les contextes justement ne changent pas radicalement d’une année à l’autre. Ce qui veut dire que même dans les pays où des efforts sont faits pour créer des emplois, des opportunités et de l’espoir aux jeunes, le besoin de mobilité ne se tarira pas de si tôt. C’est pour cela que les politiques migratoires des pays d’accueil sont le facteur le plus déterminant à court terme du niveau de risque encouru par les migrants. Ce sont ces politiques qui vont faire la différence entre le nombre de migrants qui peuvent prétendre à migrer de manière régulière avec peu de risques pour leur vie et ceux qui n’ont aucune chance d’emprunter des voies légales pour migrer. Vous rappelez les pistes suggérées par le think tank européen, l’Institut Delors, dans une étude sur les migrations Europe-Afrique, étude qui a fait l’objet d’un débat co-organisé avec Wathi il y a quelques mois En effet. Ce document proposait la création d’un visa pour la recherche d’un emploi dans l’Union européenne, en s’appuyant sur l’expérience de la liberté de circulation des citoyens européens, qui n’a pas généré de vague migratoire massive entre les États, et en mettant à profit l’arsenal juridique et technologique robuste qui assure un contrôle approfondi des personnes qui entrent légalement dans l’Union européenne. Face à la réalité faite de souffrances et d’une banalisation de traitements inhumains qui rappellent les époques les plus sombres de notre humanité, oser des pistes nouvelles est une exigence morale.
Sénégal: sortir au plus vite d’une impasse dangereuse
Jun 25 2022
Sénégal: sortir au plus vite d’une impasse dangereuse
La tension est brusquement montée ces dernières semaines au Sénégal avec la disqualification de la liste nationale de candidats titulaires aux élections législatives d’une coalition majeure de l’opposition. Trois personnes sont décédées à l’issue de la journée du 18 juin lorsqu’une manifestation non autorisée par les autorités a provoqué des violences. Des responsables politiques de l’opposition et des dizaines de personnes ont été arrêtés. Les élections législatives prévues le 31 juillet s’annoncent tendues. Le contexte politique et social à quelques semaines de ce rendez-vous électoral est tendu et le sentiment largement partagé est celui d’une impasse qui fait courir le risque d’une répétition d’un cycle de protestations, de répressions et donc de violences. Ce sentiment s’est dégagé à l’issue d’une table ronde virtuelle que WATHI a organisée le 22 juin sur les enjeux de ces élections législatives.  Pour nous, il s’agissait initialement d’examiner les offres politiques des coalitions de partis lancées dans la course, d’apprécier l’intérêt de ces législatives pour les électeurs et pour les acteurs politiques et de s’interroger sur ce que pourraient changer ces élections en fonction des résultats des uns et des autres. Entre-temps, les controverses pré-électorales et des décisions des institutions chargées de la validation des listes des partis ont pris le dessus sur toutes les autres considérations.  La table ronde virtuelle à laquelle nous avions convié quatre observateurs attentifs et informés de la scène politique et institutionnelle sénégalaise, a mis en lumière les limites des dispositions électorales qui ont connu beaucoup de modifications majeures au cours des dernières années : l’introduction des parrainages par les citoyens pour filtrer les candidatures aux différentes élections, la mise en œuvre de la loi sur la parité homme femme mais aussi des changements dans le processus d’examen et de validation des listes de candidatures. Manifestement, la volonté affichée d’amélioration du processus électoral n’a pas produit davantage de sérénité et de confiance entre les acteurs politiques.  Le problème de fond est-il celui d’une crise de confiance dans les institutions impliquées dans le processus électoral comme on le voit dans beaucoup d’autres pays de la région ? Alors oui. Il faut d’abord signaler que le cadre électoral sénégalais est assez éprouvé et qu’il a permis d’organiser régulièrement des scrutins crédibles au fil des années et même de deux décennies. Il faut aussi rappeler, et un de nos invités l’a fait, le journaliste et analyste politique Barka Ba, rappeler donc que les élections au Sénégal ont rarement été aussi tranquilles et pacifiques qu’on a tendance à le penser. La violence autour des élections n’est pas une nouveauté, même si elle a toujours été relativement restreinte, en comparaison avec beaucoup de pays africains.  Mais s’agissant du processus actuel, Mamadou Seck, qui a une large expérience des processus électoraux, tout comme l’universitaire Mamadou Lamine Sarr, professeur de sciences politiques, ont mis en évidence des incohérences et des décisions difficiles à comprendre comme cette dissociation entre la liste de candidats titulaires et la liste de candidats suppléants présentée par les coalitions. S’il n’y a évidemment pas lieu de contester la décision d’une institution qui tranche en dernier recours, le Conseil constitutionnel, le résultat incontestable de la série d’erreurs étonnantes commises par les coalitions de partis elles-mêmes, puis des décisions de la direction générale des élections et du conseil constitutionnel, c’est un blocage politique qui crée une impasse dangereuse.  À court terme, il faut un dialogue politique pour éviter l’aggravation des tensions, semblez-vous dire Oui, on ne voit pas d’autres options. À nouveau, il faut faire attention à ne pas sous-estimer la possibilité qu’une situation qu’on pense pouvoir maîtriser échappe à un moment donné à tout contrôle, celui des autorités gouvernementales disposant des forces de l’ordre, comme celui de leurs rivaux politiques, des responsables de l’opposition frustrés par la tournure prise par le processus électoral. Madame Rockiatou Gassama, présidente du Conseil sénégalais des femmes, n’a pas manqué de rappeler lors des échanges que le Sénégal était entouré par une « ceinture de feu », avec des crises sécuritaires et politiques graves dans la région. Ce n’est pas le moment pour ce pôle de stabilité de commencer à jouer, lui aussi, avec le feu.  La table ronde virtuelle, en partenariat avec la fondation Konrad Adenauer, est à retrouver sur la chaîne YouTube
Ce qui a changé et ce qui n’a pas changé: la nouvelle alerte de la Coalition citoyenne pour le Sahel
Jun 18 2022
Ce qui a changé et ce qui n’a pas changé: la nouvelle alerte de la Coalition citoyenne pour le Sahel
Un nouveau drame les 11 et 12 juin au Burkina Faso, dans la localité de Seytenga, près de la frontière avec le Niger, a confirmé la situation particulièrement fragile de ce pays qui a besoin, selon Gilles Yabi, d’un plan de sauvetage en urgence. Le massacre d’au moins 86 civils à Seytenga, dans une séquence effroyable qui a duré quatre jours, a porté un nouveau coup au moral des Burkinabè. Le Burkina Faso était en 2014 le 108e pays le plus touché par le terrorisme, selon l’indice mondial sur le terrorisme (Global Terrorism Index). Il est passé au 52e rang en 2015, au 30e en 2016 et au 6e rang en 2020. L’année dernière, le Burkina Faso était devenu le 4e pays le plus meurtri par le terrorisme dans le monde. C’est une dégradation spectaculaire qui doit appeler aujourd’hui à un plan de sauvetage régional et à une forte solidarité africaine. C’est dans ce contexte que la Coalition citoyenne pour le Sahel, une alliance de plusieurs dizaines d’organisations de la société civile sahélienne et ouest africaine, soutenue par des ONG internationales, a rendu public le 16 juin son deuxième rapport, avec à nouveau un appel à ce que la priorité soit donnée à la protection des populations civiles Le rapport intitulé « Sahel : Ce qui a changé » dépeint une situation qui ne s’est pas améliorée pour les populations civiles des pays du Sahel central, Mali, Niger et Burkina Faso. Le rapport nous apprend qu’entre avril 2021 et mars 2022, on a dénombré chaque mois en moyenne 76 attaques contre des civils et 242 morts dans les trois pays du Sahel central. 2 901 civils ont été tués au total au Mali, au Niger et Burkina Faso pendant cette période, en hausse de 18% par rapport à l’année 2020. Les forces de défense et de sécurité de ces pays ont également payé un très lourd tribut avec 1 514 membres tués dans la même période, soit une hausse de 37% par rapport à 2020. Le rapport de la Coalition citoyenne relève aussi que les décès de civils ou suspects non armés attribués à des membres des forces de défense et de sécurité ont chuté de 71% en 2021, avant de repartir nettement à la hausse dans les trois pays depuis début 2022. Sur la période avril 2021-mars 2022, on a tout de même enregistré une baisse de 11% des décès de civils attribués aux forces de défense et de sécurité par rapport à l’année 2020. Une évolution positive plus claire concerne le nombre de civils tués dans des attaques attribuées à des groupes dits d’autodéfense qui a baissé de 49% depuis 2020. Le Niger apparaît comme une exception préoccupante à ce sujet, ayant connu plutôt une augmentation de 185% de décès de civils imputables aux groupes d’auto-défense.  Quelles sont les recommandations de la Coalition citoyenne pour que le prochain rapport soit plus encourageant ? Je peux citer deux ou trois recommandations concernant la protection des civils. La Coalition demande à ce que les forces de défense et de sécurité intègrent, dès la phase de planification des opérations militaires, des objectifs précis d’impact positif attendu sur les populations civiles. Elle recommande aussi de « sanctionner tout propos ou action tendant à stigmatiser certaines communautés ». La Coalition veut aussi croire encore à la possibilité pour les parlements de jouer leur rôle. Elle recommande la création d’une commission parlementaire dédiée à la protection des civils, en consultation avec la société civile, y compris les organisations dirigées par des femmes, afin d’évaluer les progrès réalisés par les gouvernements. Je n’évoque que le pilier « protection des civils » du rapport mais il y a trois autres piliers assortis d’indicateurs précis qui sont tout aussi importants : la réponse politique en matière de gouvernance et de dialogue avec les groupes armés, la réponse aux urgences humanitaires et la lutte contre l'impunité. Le travail de collecte d’informations et de suivi de cette coalition citoyenne est précieux et il est rendu de plus en plus difficile par les contraintes qui pèsent aujourd’hui sur la liberté d’expression et de mouvement des acteurs de la société civile et des médias indépendants. Il est pourtant vital pour toute les sociétés ouest-africaines de stopper au plus vite la folle machine de violence qui est en train de détacher encore davantage les capitales quelque peu sécurisées des zones rurales martyrisées. ********************************************************************************* Le rapport de la Coalition citoyenne pour le Sahel est disponible ici ►Rapport de suivi
Un besoin d’humanité, de justice et de dignité dans les prisons en Afrique de l’Ouest
Jun 11 2022
Un besoin d’humanité, de justice et de dignité dans les prisons en Afrique de l’Ouest
Wathi a organisé le mercredi 18 mai 2022 une table ronde virtuelle portant sur la question du respect des droits humains dans les lieux de détention en Afrique de l’Ouest. Pourquoi est-ce important comme sujet maintenant ? Il est difficile d’attirer l’attention sur des sujets comme celui des conditions de détention dans le contexte d’une actualité politique et sécuritaire toujours très chargée dans la région. Les hommes, les femmes et les enfants qui vivent dans des lieux de privation de liberté intéressent peu de monde au-delà de leurs familles et de leurs proches amis. La réalité est que même pour les personnalités connues, notamment des acteurs politiques ou de la société civile qui se retrouvent poursuivis en justice, l’intérêt des médias n’est vif que jusqu’au moment des procès. Dès lors qu’elles sont condamnées, et même lorsqu’il n’y a pas de doute sur l’iniquité de certaines condamnations dans des contextes de manipulation de la justice, ces personnes tombent dans l’oubli dans leurs prisons. Alors avec le Programme pour la promotion de l’État de droit en Afrique subsaharienne de la fondation Konrad Adenauer, il nous est apparu essentiel de réunir des acteurs et des témoins de la vie quotidienne dans les prisons autour de cette question. La surpopulation dans les prisons apparaît comme ailleurs dans le monde comme le problème central à l’origine de beaucoup d’autres Oui, une surpopulation carcérale qui relève à la fois de la tendance à envoyer en prison vite et pour longtemps, de la tendance à garder en détention préventive bien plus longtemps que prévu et donc à détruire parfois la vie de personnes parfaitement innocentes. La surpopulation carcérale renvoie aussi au manque de moyens humains et matériels affectés au fonctionnement des lieux de détention et à l’absence d’investissements pour construire et entretenir des prisons décentes. Émile Zerbo, procureur du Burkina Faso près le pôle judiciaire spécialisé antiterroriste, un de nos invités, a expliqué qu’au Burkina Faso, le nouveau Code pénal -qui a été adopté en 2018- de manière générale alourdit les peines de prison, au point qu’un simple délit peut être puni de dix ans de prison. Même constat de la part de Gilles Kokou Fafadji Anani, avocat togolais et représentant du Barreau au sein de la Commission de la mise en place de l’aide juridictionnelle : « La tendance est aujourd’hui à la répression, a-t-il expliqué. Au Togo, le dernier Code pénal voté en 2015 et revu en 2016 est devenu encore plus répressif que le précédent. Il n’existe pas, aux yeux des décideurs et de l’opinion publique, de mesures alternatives crédibles à la détention carcérale… Les détenus sont toujours présumés coupables, même dans le cas des détentions préventives, et font face à des mauvais traitements et des formes de mépris », selon ses mots. De manière générale, ce sont des conditions indignes et des violations des droits fondamentaux qui sont constatées dans les prisons de la région  Meganne Lorraine Ceday Boho, présidente de la Ligue ivoirienne des droits des femmes, a mis en lumière les problèmes majeurs spécifiques des femmes dans les lieux de détention, « les problèmes de précarité menstruelle, de santé maternelle, de l’accès à la contraception et simplement de l’accès à l’eau ». C’est le droit à la santé qui est violé au quotidien. C’est également le point sur lequel a insisté le journaliste d’investigation béninois Ignace Sossou qui s’était retrouvé en prison, condamné pour avoir relayé les propos d’un haut fonctionnaire du secteur de la justice au cours d’un atelier. Il a apporté un témoignage concret sur les conditions de vie vécues pendant sa détention à la prison centrale de Cotonou : prise de chloroquine imposée à tous les détenus comme mesure de lutte contre la pandémie de Covid-19, toilettes en nombre très limité partagées par plusieurs dizaines de détenus et qui finissent par déborder… Des recommandations spécifiques ont été formulées et nous nous chargerons de les faire connaître et d’appeler les organisations de la société civile et les citoyens à réclamer des réformes de la part des décideurs politiques qui oublient trop souvent qu’ils peuvent aussi, lorsque la roue tourne, se retrouver écrasés par des machines carcérales impitoyables qu’ils ont contribué à bâtir et à maintenir en l’état. ► « Les conditions et le respect des droits humains dans les lieux de détention en Afrique de l'Ouest », table ronde virtuelle de WATHI à retrouver en vidéo ici :
«Stop, ça suffit»: ne plus tolérer les incitations à l’irresponsabilité dans les systèmes de santé
Jun 4 2022
«Stop, ça suffit»: ne plus tolérer les incitations à l’irresponsabilité dans les systèmes de santé
Le 25 mai dernier, une nouvelle tragédie s’est produite dans une structure de santé au Sénégal. 11 bébés sont morts dans un incendie survenu dans le service de néonatalogie de l’hôpital de Tivaouane. Le même jour, vous animiez une nouvelle table ronde virtuelle de WATHI sur les systèmes de santé en Afrique de l’Ouest. Ce nouveau drame en milieu hospitalier au Sénégal a eu lieu quelques heures seulement après notre conversation en ligne sur la nécessité d’institutionnaliser le débat public sur les systèmes de santé dans les pays d’Afrique de l’Ouest. C’était le 5e temps d’une série de rencontres virtuelles que nous organisons depuis l’année dernière sur les systèmes de santé. Au cours des échanges, il avait beaucoup été question de manque de confiance entre les populations et les personnels de santé. Un point sur lequel a notamment insisté Dr Allama Elmehdi, une jeune médecin généraliste installée en Mauritanie. Elle témoignait du fait que les malades disaient clairement qu’ils venaient voir le ou la médecin « malgré eux », parce qu’ils n'avaient pas les moyens d’aller se faire soigner à l’étranger.  Manque de confiance dans les personnels de santé, manque de confiance dans les structures hospitalières. C’est une réalité partagée par la plupart des pays de la région, même dans un pays comme le Sénégal qui a une solide réputation en matière de formation des médecins venant de nombreux pays africains.  Mais la réaction politique au plus haut niveau après ce drame est plutôt bon signe, dites-vous.  Oui, le président Macky Sall est rentré précipitamment de Malabo où se tenait le sommet de l’Union africaine dont il est président en exercice. Il a limogé le ministre de la Santé, s’est rendu immédiatement à Tivaouane et le conseil des ministres qui a suivi a fait une large part aux annonces de mesures fortes concernant le système de santé. Il a demandé à sa nouvelle ministre de la Santé d’engager la généralisation des processus de management qualité dans les structures sanitaires. Il a aussi annoncé la mise en place à la présidence d’un comité stratégique de suivi des réformes et des processus de transformation du système de santé. Ce sont des gestes politiques qui indiquent une évolution encourageante dans la perception par les autorités politiques du risque qu’il y aurait à ne pas réagir vigoureusement.  L’urgence et la priorité, c’est de rétablir la confiance entre les populations et les systèmes de santé nationaux, et cela ne passe pas seulement par la construction et l’équipement de nouveaux hôpitaux, dites-vous. En effet. Au Sénégal comme partout ailleurs dans la région, où l’absence de tragédies spectaculaires cache les morts évitables silencieuses dues aux défaillances des systèmes de santé, la vraie réponse consiste à s’attaquer de manière chirurgicale aux carences les plus évidentes.  Ce qui fait la différence entre un système qui produit des soins de qualité et de la bienveillance et un système qui provoque des drames, des souffrances et du dépit, c’est la formation, c’est la conscience professionnelle et l’éthique du travail de tous ceux qui font partie de la chaîne. Qu’il s’agisse de ceux qui posent des câbles électriques dans des bâtiments publics, ceux qui assurent la maintenance des appareils, ceux qui sont chargés de faire appliquer les procédures de sécurité, de respecter et de faire respecter les horaires de présence.  Il faut bien sûr insister encore et encore sur le besoin de financer davantage la santé. Mais on peut dès aujourd’hui décider de ne plus tolérer le manque de sérieux, les incitations à la médiocrité et à l’irresponsabilité, la culture du laisser-aller et de l’approximation, la recherche à tout instant du petit profit à se faire sur des achats d’équipements ou sur la sélection d’un prestataire de services.   Le docteur Moumouni Kinda, directeur général de l’ONG ALIMA et le docteur Mohamed Lamine Ly, spécialiste de santé publique à la retraite, qui étaient nos deux autres invités, ont convergé sur la nécessité pour les populations de dire « stop, ça suffit ».  La table ronde virtuelle est à retrouver sur la chaîne YouTube La pétition de WATHI toujours en ligne : Pour des systèmes de santé plus performants en Afrique de l'Ouest !
À propos de blé, de pain et d’absurdes dépendances
May 28 2022
À propos de blé, de pain et d’absurdes dépendances
Vous revenez sur les impacts de la guerre en Ukraine, sur les économies africaines. Vous avez aussi récemment partagé, sur le site de Wathi, une étude du Policy Center for the New South, un think tank basé au Maroc, sur les conséquences du conflit pour l’approvisionnement de l’Afrique en blé. En effet, ce conflit qui s’inscrit désormais clairement dans la durée, a déjà et aura des conséquences incalculables sur le plan géopolitique mais aussi sur le plan économique et social partout dans le monde, notamment à travers les prix d’un certain nombre de produits essentiels.  La réduction brutale de l’offre, qu’elle soit immédiate ou anticipée, conduit inévitablement à une augmentation des prix, à demande constante. Ce document du Policy Center for New South nous a intéressé particulièrement pour son caractère informatif sur le marché du blé, céréale majeure utilisée largement pour la fabrication du pain, aliment populaire quotidien et quasiment vital dans les zones urbaines africaines.  Selon les données de 2020, le marché de l’exportation de blé est dominé par huit acteurs, les trois premiers étant la Russie, les États-Unis et le Canada. Devant la France et l’Ukraine, puis l’Australie, l’Argentine et l’Allemagne. La Russie et l’Ukraine représentent ensemble 35% des exportations mondiales de blé.  Vingt-six pays, tous continents confondus, dépendent à plus de 55% de la Russie et de l’Ukraine pour leur approvisionnement en blé. En Afrique, l’Érythrée est le seul pays africain dépendant à 100% des importations du blé russe ou ukrainien. Deux pays dépendent à 90 % du blé russe ou ukrainien, la Somalie et les Seychelles.  Pour quatre autres pays africains, la République démocratique du Congo, l’Égypte, Madagascar et le Bénin, le taux de dépendance du blé russe ou ukrainien est compris entre 75% et 85%. Au total, ce sont 16 pays africains regroupant 374 millions d’habitants, soit près de 40% de la population africaine, qui dépendent à 56% et plus du blé russe et ukrainien. Trois pays africains sont de gros importateurs de blé, mais ont su diversifier la source de leurs importations et font aussi des efforts appréciables pour développer leur production locale Oui, il s'agit, selon le document du Policy Center de l’Algérie, du Maroc et du Nigeria, qui sont respectivement au deuxième, troisième et quatrième rangs africains en matières d’importations de blé, mais qui s’approvisionnent auprès de plusieurs fournisseurs. Le Maroc produit aussi du blé en quantité variable selon les conditions climatiques et a réussi à diminuer, par exemple, ses importations de blé en 2021.  Si la diversification des fournisseurs est à encourager, la réponse structurelle réside dans la hausse de la production locale du blé là où les conditions climatiques le permettent et surtout dans la substitution du blé par la large palette de céréales et même de tubercules utilisables dans la fabrication de farine à pain. Depuis plusieurs semaines, on entend et on voit des reportages sur les boulangers qui, au Cameroun, fabriquent du pain à base de farine de manioc. Au Sénégal ou ailleurs, ils fabriquent du pain à base de farine de mil, de maïs ou de niébé. Oui, ces reportages sont sympathiques et utiles, mais c’est un peu déprimant de faire semblant de redécouvrir les céréales locales à l’occasion de chaque crise internationale majeure, qu’il s’agisse de crise sanitaire ou de choc géopolitique. Alors même qu’on sait par ailleurs que ces céréales sont pour la plupart plus riches du point de vue nutritionnel que le blé importé de très loin.   Depuis des années, des entrepreneurs courageux innovent et proposent du pain composé au moins en partie de diverses céréales locales, sans bénéficier de la moindre politique publique de soutien. L’enjeu, c’est de passer d’un marché de niche à une production à grande échelle et cela ne peut passer que par des politiques publiques, notamment agro-industrielles qui en font un objectif stratégique pour les économies nationales.  Les campagnes en faveur de la consommation locale resteront anecdotiques si elles ne sont pas accompagnées par des politiques économiques nationales et régionales cohérentes. Il s’agit de stimuler l’investissement dans des secteurs prioritaires pour la réduction des dépendances, le développement du tissu productif local et la création d’emplois.
Au Mali: l’urgence de la désescalade pour l’intérêt supérieur de la région
May 21 2022
Au Mali: l’urgence de la désescalade pour l’intérêt supérieur de la région
Deux actualités maliennes retiennent l'attention cette semaine. Décryptage avec Gilles Yabi de Wathi.  A commencer par le retrait du Mali du G5 Sahel qui n’est pas une énorme surprise compte tenu de l’affirmation de la recherche d’une voie malienne souveraine de résolution de la crise sécuritaire et politique que voudrait incarner l’équipe au pouvoir à Bamako. Cette nouvelle voie s’écarte nettement de celle empruntée depuis une dizaine d’années par les pays du Sahel, caractérisée par une implication militaire et politique des pays occidentaux, sous l’impulsion première de la France. Le G5 Sahel créé en 2014 s’inscrivait dans cette approche. Même si l’institution réunit formellement 5 pays du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso, Mauritanie et Tchad), l’implication de la France dans sa genèse, son fonctionnement et ses orientations stratégiques, est une évidence. Des conseillers français travaillent auprès du pays du G5 assurant la présidence tournante de l’organisation et on peut imaginer que la perspective d’un travail collaboratif entre les actuelles autorités maliennes et des diplomates et militaires français apparaissait improbable dans le contexte de défiance actuel. Avec sa franchise habituelle, le président nigérien Mohamed Bazoum a déclaré que le G5 Sahel était mort.  Vous faisiez partie des analystes qui doutaient de l’utilité même du G5 Sahel comme nouvelle organisation régionale… Si personne ne pouvait remettre en cause la nécessité d’une forte coopération entre les États du Sahel confrontés au défi posé par l’activité des groupes armés terroristes, il y avait de nombreuses raisons de douter de l’utilité de créer une nouvelle organisation avec tout ce que cela implique de lourdeurs. En juillet 2017, je déplorais dans une tribune le fait que les chefs d’État ouest-africains multipliaient des initiatives dans des cadres institutionnels concurrents au lieu d’avancer dans un processus de rationalisation des organisations régionales. J’alertais également sur le fait qu’« accepter le détachement géopolitique progressif du Sahel de l’Afrique de l’Ouest institutionnelle incarnée par la Cédéao pourrait être une erreur stratégique majeure ». Le G5 Sahel, conçu comme une nouvelle organisation et non comme un cadre ad hoc de coopération entre États avec des objectifs clairs et limités, n’aura réussi ni à mettre fin à la dégradation de la situation sécuritaire au Mali, au Burkina Faso et au Niger, ni à empêcher l’extension de la violence armée vers les pays côtiers comme la Côte d’Ivoire, le Togo et le Bénin. Deuxième actualité malienne de la semaine, l’annonce par le gouvernement d’un coup d’État déjoué qui aurait été fomenté par des officiers et des sous-officiers Oui et ce n’est pas une grande surprise. D’une part, un coup d’État, qui est par définition hors-la-loi, crée les conditions pour d’autres tentatives de coup. C’est d’ailleurs pour cette raison que la condamnation des coups d’État comme mode d’accession au pouvoir est légitime et qu’il faut distinguer justification des coups d’État et explication des conditions qui les font prospérer. Les régimes d’exception sont par construction vulnérables : d’autres militaires mécontents du groupe qui a pris le pouvoir, qu’ils soient progressistes ou anti-progressistes, patriotes ou anti-patriotes vendus à une puissance extérieure, peuvent eux aussi tenter leur chance à la première occasion. Et on peut aussi penser que des militaires qui ont réussi un coup d’État surveillent de très près tous leurs frères d’armes qui pourraient représenter des menaces. Et l’expression d’un mécontentement ou d’une divergence d’opinion peut être vite considérée comme un début de complot. Un des risques majeurs de l’absence prolongée d’un accord entre le Mali et la Cédéao sur les modalités de la transition réside dans le basculement dans des règlements de comptes violents impliquant des clans au sein des forces armées, des civils radicalisés et, ne l’oublions pas, des combattants armés russes. Prenons le risque de le dire clairement : un autre coup d’État au Mali a toutes les chances d’être violent et d’entraîner le pays dans une spirale encore plus dramatique. Le chercheur en Relations internationales et études de sécurité, Oswald Padonou, le dit avec des mots justes dans une tribune publiée dans Jeune Afrique : « Le temps qui passe joue en faveur de l’instabilité et il est temps que les guerres d’egos surdimensionnés cèdent la place à une démarche privilégiant l’intérêt régional. » ******************************************************************************* ► Liens utiles : « Le spectre de la fragmentation de l’Afrique de l’Ouest et de la recolonisation du Sahel », Gilles Olakounlé Yabi, 21 juillet 2017. « G5 Sahel : le début de la fin? », Oswald Padonou, 17 mai 2022.
Oui, les mouvements citoyens africains sont bien porteurs d’une réinvention du politique
May 7 2022
Oui, les mouvements citoyens africains sont bien porteurs d’une réinvention du politique
Vous avez organisé le 27 avril dernier, en partenariat avec le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), une table ronde en ligne sur les mouvements citoyens africains et la réinvention de la politique par la jeunesse. L’occasion de faire un bilan d’étape de ces mouvements citoyens ? Oui, je rappelle d’abord que nous avons organisé cette rencontre virtuelle à l’occasion de la publication d’un livre coécrit par Michel Luntumbue et Claire Kupper, dans le cadre d’un projet de recherche du GRIP. Nous avons invité les représentants de quatre mouvements citoyens bien connus sur le continent : La Lucha et Filimbi, tous les deux de la République démocratique du Congo, Le balai citoyen du Burkina Faso et Y’en a marre, mouvement pionnier au Sénégal.  Lorsque j’ai demandé à Micheline Mwendike, militante de la Lucha, quel bilan elle tirait de dix années de lutte, elle a répondu ceci : « Je vois dix ans de victoire. Nous évoluons dans un système qui est hostile à notre présence, le fait d’exister depuis dix ans est une victoire ». La deuxième victoire, nous a-t-elle dit, c’est le fait de pouvoir imposer des sujets dans l’espace public. Il y a bien sûr eu aussi la lutte pour les élections et l’alternance politique en RDC qui a bel et bien produit un changement avec le départ de Joseph Kabila.  Même si la lutte pour l’alternance politique a été bien plus médiatisée que les autres actions, la Lucha s’est mobilisée sur de nombreuses autres questions essentielles, comme l’accès à l’eau à Goma, la construction de routes, la fin des violences à l’est du Congo, relayant les préoccupations quotidiennes des populations.    Floribert Anzuluni, co-fondateur de Filimbi, Astou Faye de Y’en a marre tout comme Ousmane Lankoandé du Balai citoyen, ont tous rappelé que ces organisations étaient au départ des mouvements de contestation en réaction aux conditions de vie des citoyens dans des pays très majoritairement jeunes. N’ayant pas de relais au niveau politique, comme au niveau de la société civile, des jeunes ont décidé de créer leurs propres relais avec les moyens du bord.  Les animateurs de ces mouvements prennent des risques parfois vitaux qui ne sont pas appréciés à leur juste valeur, dites-vous. Absolument. Beaucoup formulent des critiques faciles sur les jeunes initiateurs de ces mouvements qui évoluent dans des environnements hostiles où les forces de sécurité n’hésitent pas à matraquer, et même à ouvrir le feu sur des manifestants non armés. Alors même si le degré de risque varie selon que l’on se mobilise contre l’injustice et l’arbitraire à Goma, à Beni, à Kinshasa en RDC, à Ouagadougou ou à Dakar, partout l’engagement dans ces mouvements induit des risques majeurs.  Et les changements politiques, même significatifs, n’entraînent pas nécessairement les changements espérés dans l’attitude hostile des gouvernants et d’autres intérêts puissants à l’égard des mouvements contestataires. Micheline Mwendike et Flobert Anzulini ont rappelé que douze personnes avaient été récemment condamnées à un an de prison pour avoir demandé la fin des massacres à Beni. Un policier a abattu un jeune manifestant dans la même ville. Et deux militants de la Lucha ont été arrêtés il y a quelques mois parce qu’ils avaient dénoncé sur Twitter des faits de corruption impliquant la fondation de l’épouse du président actuel.  Vous relevez qu’il y a beaucoup de clarté et de lucidité de la part des animateurs des mouvements citoyens sur le besoin de travailler dans la durée pour des changements de système. Oui, tout à fait. Les animateurs de ces mouvements ont une conscience claire du besoin de travailler au changement de systèmes et de pratiques politiques, au-delà de résultats immédiats comme des changements de régimes. Cela veut dire travailler dans la durée, adapter leurs modes d’action aux contextes nationaux et assumer la volonté de faire émerger des acteurs politiques patriotes dans le bon sens du terme. Alors oui, la réinvention de la politique en Afrique passera par l’état d’esprit de cette nouvelle génération. Et par la non-reproduction par celle-ci de la marginalisation des femmes dans les instances de décision à tous les niveaux.
Élection en France et démocratie
Apr 30 2022
Élection en France et démocratie
En France, en Afrique de l’Ouest, et partout ailleurs, il est dangereux de ne pas décrypter les raisons de la colère. Vous revenez sur les résultats de l’élection présidentielle en France : la réélection du président Emmanuel Macron, mais aussi la forte progression de Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national, située à l’extrême droite. Oui, même si le sujet qui semble avoir le plus intéressé les médias français populaires en Afrique est celui de l’intérêt déclinant pour l’élection française en Afrique francophone, je trouve plus utile de tirer quelques enseignements de cette élection pour l’analyse et la réflexion critique globale, et donc aussi africaine, sur l’avenir de la démocratie.  En France, Emmanuel Macron a gagné, mais c’est la performance électorale de son adversaire, Marine Le Pen, qui fait l’objet de toutes les analyses. Elle a gagné 2,5 millions de voix en cinq ans. Alors qu’elle n’avait remporté que deux départements en 2017, la candidate est arrivée en tête dans 28 départements au second tour cette année. Et on ne peut plus seulement mettre en avant le vote des populations âgées des zones rurales ou celui des seules zones économiquement sinistrées.  La colère, le rejet du système, c’est aussi ce qui semble expliquer la performance inattendue de Marine Le Pen dans les territoires d’outre-mer… Absolument. Marine Le Pen est arrivée largement en tête au second tour en rassemblant 58,27 % des suffrages. Dans tous les départements et collectivités d’outre-mer, hormis celles du Pacifique, la candidate du Rassemblement national a devancé le président sortant. En Guadeloupe, 69,6 % des votes se sont portés sur Marine Le Pen. Mais ce qui est très significatif dans ces territoires français situés à des milliers de kilomètres de Paris, c’est qu’on est passé d’une majorité exprimée au premier tour pour Jean-Luc Mélenchon, très à gauche, à un quasi plébiscite au second tour pour Marine Le Pen, très à droite. Il s’agit donc bien d’un vote de rejet. La colère exprimée dans les Antilles françaises, est une illustration de celle qui s’observe aussi sur le territoire métropolitain où les partis traditionnels se sont effondrés et où la participation électorale continue à baisser d’un scrutin à l’autre.  Vous estimez que cette évolution en France confirme la tendance à l’essoufflement de la démocratie représentative dans le monde et à l’aggravation d’une crise de confiance entre les élites gouvernantes et les citoyens désabusés.  Je force sans doute un peu la comparaison, mais au fond, je crois que les raisons de la colère d’une part croissante de la population dans beaucoup de pays sont à peu près les mêmes : perte de confiance dans la capacité et même dans la volonté des élites politiques dominantes de défendre leurs intérêts et de les protéger face à la menace, à la perception ou à la réalité d’une dégradation de leur condition de vie. Mais aussi le sentiment que les acteurs et les partis politiques traditionnels ne sont que des représentants locaux d’un système mondialisé qui nourrit l’accroissement des inégalités, qui ne se soucie guère des états d’âme des couches sociales défavorisées, des populations vivant loin des centres de concentration des richesses, des jeunes diplômés ou non sans perspectives.  Alors oui, les conditions de vie moyennes d’une famille dans une région économiquement sinistrée du nord de la France sont assez différentes de celles d’une famille vivant dans une favela de Rio au Brésil, dans un township du Cap en Afrique du Sud, dans une bourgade du Texas aux États-Unis, à Mopti au Mali, à Djibo au Burkina Faso ou à Kankan en Guinée.  Mais partout, il est dangereux de refuser de voir et d’entendre des millions de voix qui expriment frustrations et colère, et de se contenter de dénoncer leurs choix politiques, qu’il s’agisse de rejet de toute participation politique, de vote pour des forces politiques extrémistes, ou d’expression d’une préférence pour l’avènement de régimes autoritaires civils ou même militaires. Si on continue à ignorer au mieux les voix de la colère, celles et ceux qui savent au moins faire semblant de les écouter seront bientôt nombreux au pouvoir, dans toutes les régions du monde.
Regards croisés européens et africains sur la guerre en Ukraine: entre choc quasi mortel, révolution stratégique et incertitudes
Apr 23 2022
Regards croisés européens et africains sur la guerre en Ukraine: entre choc quasi mortel, révolution stratégique et incertitudes
Bonjour Gilles Yabi, vous avez organisé en partenariat avec l’Institut Jacques Delors ce 21 avril une table ronde virtuelle sur la guerre en Ukraine avec des regards croisés européens et africains. Des échanges d’une très grande densité ont mis en lumière la complexité de l’analyse des implications de la guerre actuelle. Évidemment, il a été d’abord question de la tragédie humaine qui se joue en Ukraine avec des milliers de victimes. Tragédie humaine comme pour toutes les guerres qui ont sévi et qui sévissent dans plusieurs parties du monde. L’ambassadeur Frédéric Ngoga, spécialiste des mécanismes de sécurité régionale au sein de l’Union africaine, a rappelé que l’organisation continentale avait été prompte à réagir en appelant à une cessation des hostilités.  Cyrille Bret, chercheur associé de l’Institut Delors, a offert une lecture très intéressante et nuancée des causes conjoncturelles et structurelles du conflit. Pour lui, une cessation des hostilités à court terme est peu probable. Il a aussi identifié trois scénarios possibles : celui d’une partition assortie d’une négociation et de l’établissement d’un traité de paix avec une Ukraine aux frontières redessinées. Celui d’une renonciation de la Russie à son entreprise, sous le coup des sanctions et de la résistance des forces armées et de la société civile ukrainiennes, et enfin le scénario de la tension et du pourrissement qui ferait de l’Ukraine un champ de bataille pendant des années. Nicole Gnesotto, vice-présidente de l’Institut Delors, spécialiste des questions européennes, a eu des mots très forts, parlant d’un choc quasi mortel pour l’Europe.         Pour elle, la guerre constitue à la fois un choc quasi mortel et un réveil pour l’Union européenne. Une Europe qui découvre, je reprends ses mots, « la vanité, l’obsolescence de tout ce à quoi elle croyait jusque-là », l’idée que l’interdépendance économique suffit à garantir la paix, que l’Europe n’a pas à se soucier de sa défense parce que les Etats-Unis le font très bien. Elle a décrit aussi de manière très explicite la révolution stratégique et psychologique en Allemagne, qui est passée du statut de leader de l’Europe à celui de maillon faible avec une dépendance de la Chine pour son commerce, de la Russie pour son gaz, des Etats-Unis pour sa défense et bientôt pour son gaz…  L’Allemagne qui a décidé de dépenser 100 milliards d’euros pour sa défense va désormais être un pays très différent de celui qu’on a connu depuis des décennies. Finie la puissance douce qui se préoccupe essentiellement de commerce et de relations économiques. Questions cruciales que Nicole Gnesotto a aussi mises sur la table: quelles relations établir avec la Russie après la guerre? « La Russie est là… elle n’est pas en Afrique de l’Ouest », a-t-elle dit avec humour certain.  Cette guerre est un choc exogène sérieux pour l’Afrique avec une multitude de conséquences également sur le plan économique mais aussi sécuritaire et géopolitique    Tout à fait. Pour le professeur Serigne Bamba Gaye, expert des relations internationales associé au Centre des Hautes Études de Défense et de Sécurité à Dakar, la guerre en Ukraine est un nouveau choc exogène qui affaiblit la relance économique post-Covid en Afrique et rappelle encore les vulnérabilités critiques du continent. Il a insisté aussi sur la reconfiguration de la puissance à l’échelle mondiale qui se joue. Un monde qui change charrie malheureusement de nouvelles crises et des guerres.  Frédéric Ngoga de l’Union africaine a souligné la diversité des raisons pour lesquelles les Africains sont absolument concernés : les effets sur les prix des produits alimentaires et énergétiques, l’impact sur le financement européen des opérations de paix en Afrique, l’inquiétude liée au départ des personnels et des moyens aériens ukrainiens de certaines missions de ces missions de paix en Afrique, le risque d’une paralysie du conseil de sécurité au sujet de dossiers africains et aussi le risque de divisions au sein du continent à cause des pressions fortes exercées sur les pays africains pour prendre position dans ce conflit. ► La vidéo de l’intégralité de la table ronde en ligne est disponible sur les pages Facebook et Youtube de WATHI et de l’Institut Jacques Delors.
Sénégal: après un nouveau drame, une mobilisation prometteuse pour des services de santé décents
Apr 16 2022
Sénégal: après un nouveau drame, une mobilisation prometteuse pour des services de santé décents
Un drame qui provoque un tollé au Sénégal depuis le début du mois. Une jeune femme sur le point d'accoucher est morte à l'hôpital de Louga dans le nord du pays. On lui a refusé une césarienne parce qu’elle n’était pas programmée ce jour-là. Au-delà de l'émotion, cette affaire crée la polémique autour des défaillances du système de santé sénégalais et notamment celles qui concernent les femmes... C’est un scandale de plus qui suscite une vive émotion au Sénégal et a déclenché une mobilisation immédiate de la part des citoyens, et des citoyennes en particulier, qui y voient une nouvelle preuve des violences physiques ou morales à l’égard des femmes dans les structures de santé, souvent traitées avec peu de bienveillance au moment de l’accouchement, donc précisément pendant un moment particulier de vulnérabilité, de risque et de dépendance. Sur les réseaux sociaux, ce sont des milliers de personnes qui continuent à s’exprimer sur ce décès « évitable » selon les termes utilisés par le ministre sénégalais de la Santé, qui a dû convoquer une conférence de presse. Le scandale est en effet remonté jusqu’à la présidence de la République. Le directeur de l’hôpital concerné a été limogé. Un collectif dénommé « Patients en Danger » a été formé en quelques jours par des citoyennes et des citoyens sénégalais avec pour objectif d’interpeller l’État sur la nécessité de garantir l’accès à des soins adaptés et de qualité à la population et particulièrement aux femmes enceintes...  RFI : on l'a vu, après le décès évitable de cette jeune femme enceinte comme l'a reconnu le ministre de la Santé, la mobilisation citoyenne au Sénégal a été forte. Mais plus globalement ces problèmes de prise en charge au sein des services publics du domaine de la santé concernent une grande partie des pays de la région. Pour vous les Etats doivent engager des réformes profondes... Oui tout à fait. Le signal qui est donné aux populations par ces dysfonctionnements est désastreux. Il faut aller bien au-delà de la dénonciation du comportement certes parfois scandaleux des soignants, médecins, infirmiers, sages-femmes, ou aides-soignants. Il faut examiner la chaîne de responsabilité qui va du plus haut niveau de décision politique, celui où se décident notamment les allocations budgétaires affectées à la santé jusqu’au niveau du personnel en contact direct avec les patients. Il y a quelques semaines, lors d’une table ronde en ligne de Wathi, nous avons discuté des différents facteurs explicatifs des défaillances dans le fonctionnement des structures de santé. Et ce qui ressortait clairement de ces échanges, c’est la nécessité d’apporter des réponses institutionnelles qui passent par une réorganisation en profondeur des structures de santé, sur la base d’une priorité qui serait enfin donnée à la qualité des services offerts aux patients, des réponses qui doivent passer également par des changements dans les écoles et les universités qui assurent la formation des personnels de santé. Vous nous aviez parlé à cette antenne de la pétition lancée par Wathi appelant au renforcement des systèmes de santé avec des recommandations concernant justement l’accueil des patients, l’éthique professionnelle et l’investissement dans les ressources humaines… Tout à fait. Dans la pétition en ligne, toujours ouverte aux signatures, nous appelons les gouvernants et les élus des pays ouest-africains à « annoncer des mesures immédiates visant à clarifier la responsabilité des directeurs des établissements publics de santé en cas de défaillances graves dans le fonctionnement de ces établissements portant préjudice aux usagers, et à remettre au cœur des parcours de formation des professionnels de santé l’éthique, l’écoute et l’empathie ». Nous appelons aussi à la mise en place des dispositifs permettant aux usagers de dénoncer les cas graves de négligence coupable dans les structures de santé. Cela permettrait de saisir l’ampleur du fléau. Nous estimons aussi qu’il faut rendre publiques sur un site internet actualisé les données statistiques sur le personnel médical disponible dans toutes les régions et favoriser ainsi le suivi par les citoyens des efforts de réduction des inégalités d’accès aux services de santé. Plus que jamais, la mobilisation des citoyens va être déterminante pour obtenir des services publics décents. Et le smartphone et les réseaux sociaux sont, dans ce registre-là, des outils puissants et utiles.
Allégations d’exactions graves au Mali: établir les faits et refuser toute instrumentalisation
Apr 9 2022
Allégations d’exactions graves au Mali: établir les faits et refuser toute instrumentalisation
Vous revenez sur ces accusations d’exactions graves qui auraient été commises par des forces maliennes dans un village du centre du Mali. Oui, absolument. Les accusations portées sur les forces armées maliennes sont extrêmement graves. Selon les organisations de défense des droits de l’homme, entre le 27 et le 31 mars dernier, des opérations menées par les forces maliennes visant des groupes armés auraient abouti à la mort de nombreux civils à Moura, dans le cercle de Djenné, dans la région de Mopti. L’armée malienne a indiqué le 1er avril qu’elle avait mené des actions aéroterrestres et annoncé un bilan de 203 membres de « groupes armés terroristes » tués et de 51 arrestations. L’état-major a ensuite réfuté toutes les accusations portées par les organisations de défense des droits de l’homme. Le 6 avril, un communiqué du tribunal militaire de Mopti a fini par annoncer l’ouverture d’enquêtes sur ces évènements.  Vous estimez qu’il est essentiel de faire la lumière sur ce nouvel épisode meurtrier au centre du Mali Oui, faire la lumière sur les faits de Moura est indispensable, comme pour tous les autres épisodes de violences graves commises dans toutes les régions du Mali, et quels que soient les auteurs présumés de ces crimes. C’est d’ailleurs aussi vrai au Burkina Faso, au Niger qu’au Mali. Et ces tragédies ne datent pas seulement de l’arrivée des pouvoirs militaires. Il faut aussi le dire.  Dans un contexte où beaucoup d’opinions se forment spontanément avec certitude et avec un dédain manifeste pour la recherche de la vérité, il me semble impératif de rappeler que la documentation des faits est la première exigence.  Il faut aussi faire quelques clarifications : des soldats lors d’une opération militaire peuvent tuer par méprise ou par peur des civils dont ils ne savent pas nécessairement s’ils sont des combattants. Mais on s’attend à ce que tous les efforts soient faits pour cibler seulement les combattants armés.  Lorsque les forces armées attaquent par voie aérienne, le même principe de précaution oblige à tout faire pour éviter de tuer des civils. Et ce n’est pas toujours le cas. On se rappelle de la frappe aérienne de l’opération Barkhane du 3 janvier 2022 près du village de Bounty où se célébrait un mariage. 22 personnes avaient été tuées. Le rapport d’enquête de la Mission des Nations Unies au Mali (Minusma) avait conclu que la force française avait frappé un rassemblement « très majoritairement composé de civils ». Mais c’est encore autre chose pour des militaires que d’arrêter dans un village des présumés combattants ou complices des groupes armés, de les embarquer vivants et de les exécuter froidement. Dans ce cas, il s’agit potentiellement de crimes de guerre. Dans le cas de Moura, ce sont des faits de cette nature qui ont été rapportés. Ces faits ne sont pas confirmés, et c’est pour cela qu’il est absolument nécessaire que la vérité soit établie.   Vous mettez en garde contre toute instrumentalisation et toute distraction de ce qui est crucial pour les perspectives de paix, de sécurité et de réconciliation au Mali et au Sahel. Tout à fait. L’instrumentalisation de chaque événement qui concerne le Mali, autant par les adversaires résolus des autorités de transition que par leurs laudateurs les plus passionnés, n’aide point. Il s’agit de ne pas se laisser distraire ni par ceux qui confondent patriotisme et validation de toutes les dérives, ni par ceux qui se préoccupent bien davantage de rivalités géopolitiques que de l’avenir des populations du Mali et de toute la région.  Accepter des justifications des crimes les plus odieux au Sahel, c’est créer les conditions pour des décennies de violence parce que ceux qui sont abattus sans raison ont des proches, appartiennent à des communautés qui se refermeront davantage sur elles-mêmes et ne manqueront pas l’occasion de prendre leur revanche avec la même violence indiscriminée, absurde et passionnelle. Comme le rappelle une nouvelle fois la Coalition citoyenne pour le Sahel dans une déclaration le 8 avril, l’impunité nourrit la défiance des populations envers l’État, exacerbe les tensions communautaires et contribue à entretenir une spirale de violences qui facilite le recrutement par les groupes armés ».
La guerre, les ressources naturelles et les armes: un moment de vérité sur notre monde
Apr 2 2022
La guerre, les ressources naturelles et les armes: un moment de vérité sur notre monde
La guerre en cours de la Russie en Ukraine représente un moment de vérité à plusieurs égards sur l’état actuel du monde. Oui, nous vivons un moment de vérité sur les fondamentaux de la géopolitique qui devient enfin accessible à tout le monde, ou presque, moi compris, dès lors qu’on prend le temps d’écouter des voix de chercheurs, d’observateurs, de praticiens intellectuellement honnêtes qui respectent les faits.  On n’a jamais autant entendu parler clairement de l’importance vitale des sources d’énergie pour les pays à niveau de revenu élevé. Tout sommet européen sur l’invasion de l’Ukraine par la Russie est aussi un sommet sur l’approvisionnement en pétrole et en gaz des pays européens.  Certes, ce n’est point une découverte pour les spécialistes des questions d'énergie, mais dans l’espace public, on parle assez peu et assez mal, des déterminants fondamentaux de la croissance des économies, qui sont aussi les premiers déterminants des politiques étrangères des pays, et des pratiques les plus cyniques des États les plus riches et les plus puissants sur le plan militaire.  La puissance militaire nourrit la projection dans le monde là où se trouvent les ressources vitales, les matières premières indispensables pour continuer à nourrir la machine économique qui permet aux populations des pays à revenu élevé de maintenir au minimum une vie confortable. Sans gaz, pas de chauffage, et en hiver, ça change radicalement la qualité de vie.  Vous dites qu’on vit un moment de vérité sur l’impossibilité de la machine économique des pays riches de ralentir sans provoquer une panique générale Oui, les économies industrialisées ont besoin de se nourrir en continu de gaz, de pétrole, de charbon, de sources d’énergie renouvelables aussi certes, mais ces dernières sont loin, très loin de suffire. J’aime beaucoup la clarté avec laquelle un esprit vif comme Jean-Marc Jancovici, spécialiste français des questions énergétiques et fondateur du think tank, The Shift Project, explique que tous les biens que nous utilisons ne sont que des ressources naturelles transformées par des machines qui ne peuvent fonctionner qu’avec de l’énergie. Sans énergie et sans matières premières, pas de transformation, pas de prospérité. C’est pour cela que le sort du gaz russe est au moins aussi important pour l’Europe que le sort des populations ukrainiennes terrifiées.  Seules les importations de gaz et de pétrole russe échappent aux sanctions multidimensionnelles et unanimes de l’Europe. Les sanctions contre la Russie ont été prises par une palette d’organisations politiques, économiques, culturelles, sportives, en un temps record. Cela montre à quel point on peut faire les choses avec célérité, une redoutable efficacité, et sans perdre du temps dans des interminables consultations, d’interminables processus administratifs... On se demande si ce ne serait pas possible de montrer la même vigueur pour lutter contre les flux financiers illicites qui accompagnent les trafics transnationaux criminels les plus odieux et qui sont aussi meurtriers qu’une guerre entre États. Douloureux moment de vérité pour les petits, les faibles, les gentils, dites-vous Oui, pour les idéalistes aussi, et je crains d’en faire partie. Nous sommes à l’époque de la guerre, celle de la démonstration spectaculaire de la loi du plus fort, celle de Vladimir Poutine, de ses missiles hypersoniques, de son arsenal nucléaire dissuasif. C’est le temps aussi des livraisons d’armes sans compter à l’Ukraine. C’est le temps du réarmement massif de toutes les grandes et les moyennes puissances. Autant dire que c’est un moment de grand bonheur pour l’industrie de la défense, les producteurs et les vendeurs d’armes. Dans ce domaine, Les États-Unis sont toujours loin devant, leurs entreprises exportant 54 % des armes vendues dans le monde, selon les données de 2020 du think tank SIPRI, devant la Chine (13%), le Royaume-Uni, la Russie et la France.   Les prochaines années seront dangereuses pour tout le monde. En Afrique, l’exigence de travailler à des positions communes sur les questions vitales pour la sécurité et la préservation des chances de progrès économique et social des pays du continent, n’a jamais été aussi évidente. C’est sur ce terrain-là qu’on rêve d’un sursaut de la part de l’Union africaine.  Liens utiles : The Shift Project Stockholm International Peace Research Institute
Accès à l’eau, bien commun et coopération régionale
Mar 26 2022
Accès à l’eau, bien commun et coopération régionale
Cette semaine, Dakar a accueilli le 9e Forum mondial de l’eau, organisé pour la première fois sur le continent africain. Le site de WATHI propose un dossier sur cet enjeu crucial qu’est l’accès à l’eau en Afrique de l’Ouest. La semaine dernière, j’évoquais la question du fonctionnement au quotidien des structures de santé. Parmi les nombreuses raisons des frustrations des usagers de ces structures, des coupures d’eau régulières même dans des grands hôpitaux. Alors oui, l’eau, quand elle est potable, c’est la santé, c’est la vie, c’est un déterminant majeur du bien-être individuel et collectif. C’est aussi un facteur et un marqueur d’inégalités extrêmes. En moyenne, un habitant du Sahel dispose de moins de 10 litres d’eau par jour, alors qu’un habitant de l’Europe consomme en moyenne près de 150 litres par jour et celui de l’Amérique du Nord, plus de 250 litres par jour. Selon le rapport des Nations unies sur l’eau publié en mars 2021, seulement un Africain sur quatre a accès à une source sûre d’eau potable. Dans son discours d’ouverture du Forum mondial, le président sénégalais Macky Sall a rappelé que les femmes et les filles passaient des milliers d’heures au cours de leurs vies à transporter de l’eau. Cela se fait au détriment, notamment, de l’éducation des filles. Les difficultés d’accès à l’eau potable ne concernent pas que les zones rurales Même à Dakar, dans plusieurs quartiers, des femmes et des enfants se baladent avec des bassines à la recherche d’eau pour leurs besoins quotidiens, et frappent parfois aux portes des maisons qui disposent de réservoirs sur les toits et de surpresseurs. Mais, même avec ces dispositifs qui ne sont accessibles qu’aux familles privilégiées, il arrive de ne pas voir une seule goutte d’eau sortir des robinets pendant une semaine ou plus. Autant vous dire que la bonne humeur disparaît rapidement dans ces circonstances. Le spectacle de la quête d’eau avec des bidons, on le voit dans plusieurs autres villes du continent. C’est une perte inestimable de temps qui aurait pu être utilisé à des fins plus productives. Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, les défaillances graves d’aujourd’hui ont été construites par des décennies de sous-investissement dans les infrastructures alors même que la population était multipliée par deux, par trois ou davantage. Mais il faut aussi mettre en avant des institutions qui font leur travail et montrent que les États de la région peuvent coopérer de manière efficace pour gérer des ressources communes. C'est le cas de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal, l’OMVS. Nous avions publié en 2017 sur le site de WATHI, dans le cadre d’un dossier sur les organisations régionales, un entretien avec un des cadres de l’OMVS, Amadou Lamine Ndiaye. Il rappelait qu’en 1972, l’organisation avait pris le relais de l’Organisation des États riverains du Sénégal créée en 1969 à l’initiative de quatre pays, la Guinée, le Sénégal, le Mali et la Mauritanie. Parmi les missions fondamentales de l’OMVS, la lutte contre la désertification et l’aridité dans le contexte des grandes sécheresses des années 1970. L’OMVS a mis en place un régime qui est considéré encore aujourd’hui comme un modèle de coopération en matière d’utilisation des eaux d’un cours d’eau international à des fins hydroélectriques, agricoles et de navigation. Le principe de « propriété commune et indivisible » régit tous les ouvrages communs dans le bassin du Sénégal et il implique un partage équitable des bénéfices entre tous les États membres. Une organisation comme celle-là est assez peu connue des citoyens alors qu’elle joue un rôle précieux. C’est l’occasion de rappeler aussi qu’une autre organisation très critiquée dans ses décisions dans le champ politique, la Cédéao, contribue de manière significative à faire progresser les pays de la région dans des domaines cruciaux, comme l’accès à l’électricité à travers des programmes d’interconnexion des réseaux et de développement de systèmes décentralisés pour l’électrification rurale. Il n’est pas inutile de le rappeler. Rien ne doit remettre en cause les processus de coopération et d’intégration régionale. L’initiative « Les défis liés à l’eau en Afrique de l’Ouest » sur le site de WATHI
Afrique: une pétition pour réclamer des investissements dans les systèmes de santé
Mar 19 2022
Afrique: une pétition pour réclamer des investissements dans les systèmes de santé
Gilles Yabi, vous avez lancé la semaine dernière une pétition appelant à l’amélioration des systèmes de santé en Afrique de l’Ouest et vous avez aussi organisé le mercredi 15 mars une table ronde virtuelle sur le fonctionnement des structures de santé. Pourquoi cette focalisation sur la santé en ce moment précis? Pour nous, il n’y a pas de moment spécifique pour mettre en avant la question de la santé, un autre pour parler de l’éducation et un autre pour discuter paix, sécurité, institutions politiques ou diversification économique. Nous devons alimenter le débat public sur tous ces sujets simultanément. Nous n’avons pas le choix vu l’ampleur des défis. C’est vrai que la pandémie a généré un intérêt inédit pour les questions de santé à l’échelle planétaire. Comme nous le rappelons dans la pétition, en rendant quasiment impossibles les évacuations sanitaires des élites gouvernantes et de leurs familles vers les hôpitaux étrangers les plus réputés, la crise de Covid-19 devrait avoir rappelé aux plus hauts responsables politiques africains que tout le monde pouvait payer de sa vie le sous-investissement chronique dans l’amélioration des systèmes de santé. Avec ou sans Covid, avant et après Covid, notre message reste le même : il est primordial de renforcer tous les piliers des systèmes de santé. La pétition que nous avons lancée vise à impliquer les citoyens dans une mobilisation collective pour demander aux dirigeants ouest-africains de prendre des engagements précis et de les respecter, je n’ose pas ajouter, cette fois. En plus de l’appel à annoncer une progression précise de la part des budgets nationaux alloués au secteur de la santé, vous demandez aussi que des mesures soient prises pour améliorer sensiblement le fonctionnement au quotidien des établissements publics de santé. C’était aussi le sujet de débat de votre table ronde virtuelle ce 15 mars. Tout à fait. Nous avions invité trois professionnels de santé de trois pays différents de la région, le Dr Assa Traoré Touré, endocrinologue exerçant dans un grand centre de santé de Bamako au Mali, Leslie Agbo, sage-femme au Bénin et le professeur Ibrahima Seck, chef du service de médecine préventive et de santé publique et ancien directeur de cabinet du ministre de la Santé au Sénégal. En plus de leurs riches interventions, nous avons aussi donné la parole à plusieurs participants de différents autres pays, qui ont témoigné de leurs propres expériences. Il a beaucoup été question de l’accueil inexistant ou désagréable des usagers, le premier point de contact étant souvent des agents de sécurité sans aucune formation pour un accueil convenable. On a parlé des manquements à l’hygiène, des coupures régulières d’eau dans les structures de santé, de la prolifération des moustiques et d’autres bêtes inamicales parfois dans les plus grands hôpitaux. Je dois dire que cela m’a rappelé quelques souvenirs personnels. Autres défaillances aux conséquences parfois dramatiques, la qualité des plateaux techniques, la maintenance laborieuse des appareils médicaux en l’absence de techniciens qualifiés. Question fondamentale aussi, celle de la déontologie, de l’éthique et de l’empathie des professionnels de santé qu’il faut remettre au cœur des formations de tous les professionnels de santé. Mais l’intérêt de ce type de discussion n’est pas seulement de faire une longue liste des insuffisances, dites-vous. Absolument. Il s’agit de pousser à la recherche d’améliorations concrètes en regardant la réalité en face, en décomposant et en hiérarchisant les problèmes. Dans le contexte de rupture de confiance entre les populations et les dirigeants politiques, c’est par des signaux forts et visibles de changements dans un secteur comme celui de la santé qu’on peut sortir des discours lénifiants sur la bonne gouvernance et la refondation des États. Si on ne peut pas organiser et faire fonctionner convenablement un service d’accueil et d’orientation, si on ne peut pas installer des panneaux pour guider les patients dans un hôpital, si on ne peut pas s’assurer du respect des horaires de travail des professionnels de santé, même ceux affectés aux urgences, je ne vois pas très bien comment on pourrait trouver des solutions à des problèmes bien plus complexes dans tous les autres domaines de l’action publique. ► La pétition « Pour des systèmes de santé plus performants en Afrique de l'Ouest ! ». ► L’intégralité de la table ronde virtuelle sur le fonctionnement des structures de santé est accessible sur la page Facebook de WATHI et bientôt sur la page Youtube. ► Le document « Mataki » sur les systèmes de santé.
Que doit faire l’Afrique dans un monde dangereux?
Mar 5 2022
Que doit faire l’Afrique dans un monde dangereux?
La guerre en Ukraine se passe loin du continent africain, mais l’Afrique, aussi, est concernée... Oui, l'Afrique est concernée. Parce qu’on a des centaines de morts, peut-être bientôt des milliers, des centaines de milliers de déplacés et de réfugiés. Et donc des drames humains qui devraient nous interpeller tous. Au même titre que toutes les souffrances sur tous les théâtres de conflits dans le monde. Nous sommes aussi sidérés par cette invasion de l’Ukraine par la Russie décidée par Vladimir Poutine. Cela est injustifiable. Comme le furent les interventions des États-Unis et de l’Otan dans de nombreux pays, parfois sous des prétextes fallacieux et en violation plus ou moins flagrante du droit international.  L’Afrique est aussi concernée parce que la guerre déclenchée par le président russe provoque déjà et provoquera des dégâts économiques considérables, notamment une flambée des prix de l’énergie, du transport, du blé et d’autres produits alimentaires. Les populations africaines vont être affectées et le coût pourrait être plus élevé qu’ailleurs, les États ayant des marges financières fort limitées pour atténuer l’impact des hausses de prix sur les familles.  Et bien sûr, nous sommes concernés aussi parce que des centaines de ressortissants africains, majoritairement des étudiants, ont été piégés par cette guerre en terre européenne et ont subi et subissent encore des manifestations de racisme, en fuyant la violence.  Le racisme ou ce qui y ressemble beaucoup transparaît aussi dans des réactions dans les médias occidentaux, dites-vous. On a entendu sur des chaînes européennes ou américaines des journalistes et des commentateurs s’émouvoir que la guerre affecte des gens qui leur ressemblent. Des Européens qui ont des voitures, qui appartiennent à la classe moyenne, qui sont tués ou qui sont jetés sur les routes de l’exil. Lorsque ce sont des Irakiens, des Syriens, des Afghans, des Libyens ou d’autres Africains, la guerre et les drames qu’elle provoque ne seraient donc pas comparables…  En réalité, il n’y a pas de surprise, mais les événements actuels nous le rappellent : certains, peut-être même beaucoup, continuent à croire en la supériorité de leur civilisation par rapport à toutes les autres. Compte tenu de l’ampleur des moyens de destruction et d’autodestruction massive dont se sont dotés les humains au cours du dernier siècle, on peut légitimement craindre le pire.  Vous dites que la condamnation sans réserve de l’invasion de l’Ukraine ne devrait pas être accompagnée d’une injonction à faire de la propagande pour un camp ou un autre Absolument. Vladimir Poutine s’est engagé dans une action grave et injustifiable, extrêmement périlleuse, y compris pour lui-même, et pour la Russie qui est incontestablement très isolée comme en témoigne le vote de l’Assemblée générale de l’ONU. Il a même réussi à faire sortir un pays comme l’Allemagne de sa tradition de modération dans ses dépenses militaires. Les analystes, anciens diplomates ou officiers supérieurs occidentaux qui ne cèdent pas à la tentation de la propagande, admettent cependant que l’Otan et donc les puissances occidentales ont une part de responsabilité dans la radicalisation progressive des positions d’un Poutine dont on connaît le parcours et les frustrations, les plus anciennes comme les plus récentes.  Alors que la Chine observe et attend, et que beaucoup de puissances militaires moyennes du monde se font aussi prudentes, les pays africains devraient l’être encore davantage. Regardons de près ce monde dangereux. Essayons d’en anticiper les prochaines secousses et essayons de ne pas servir de terrain de bataille pour ceux qui ont des ambitions de puissance et de suprématie. Et espérons que ceux qui ont déjà créé les conditions d’une destruction progressive de la planète par leur boulimie de ressources n’y feront pas disparaître encore plus vite les êtres qui y vivent par une guerre totale. Comme le diraient sans doute les Ivoiriens, n’allons pas mettre notre bouche dans une palabre entre puissances nucléaires pendant qu’on n’a pas encore pu donner accès à l’eau, à une bonne alimentation et à l’électricité à une bonne partie de nos populations.